sécheresse et leur mièvrerie. Ne savoir que sourire et faire des c'est assez goujat quelquefois. Il arrive qu'un boulevardier soit affligé d'une sensibilité grossière, à peine éveillée, qu'il ait un cœur et des nerfs de rustre, et en même temps qu'il bavarde de la façon la plus piquante. L'esprit n'est qu'une habitude peut-être : dans certaines cervelles les idées s'évoquent les unes les autres, soit par leurs parties sonores, pour ainsi dire, soit par des rapports plus éloignés que ceux auxquels on eût tout d'abord songé. On s'est accoutumé à penser ainsi, acrobatiquement, et voilà tout. Convenons que c'est un jeu de société délicieux. Pourtant, il faut bien avouer aussi qu'un sot peut y exceller. Tandis qu'un délicat ne méritera guère l'estime de ses pareils à moins de montrer en outre du jugement, de la finesse, de la générosité, à moins qu'il ne sache regarder et sentir, à moins qu'il n'ait du goût enfin. Si traiter parfois avec désinvolture des sujets solennels est une preuve de tact, railler ou plaisanter sans cesse démontre tout le contraire. Et en disant que le propre des Français consiste dans le goût, don savoureux qui fait de nous un peuple de qualité, une race « née », et comme l'aristocratie intellectuelle de l'Europe, je n'entends pas seulement, certes, que nous nous connaissons en badinage.
Le goût, c'est une sorte d'instinct qui nous pousse à redouter en général les excès, quels qu'ils soient, à rejeter les coquetteries de nègres ou les violences barbares, à craindre par-dessus tout la vulgarité, la bassesse, à comprendre exactement le sens du mot « ridicule », à rechercher avec passion la clarté. On frémit devant le « bluff » ; l‘obscur et le clinquant rebutent ; l’or très pur seul et contrôlé passera, fût-il en minuscules pépites. L’incohérence, la déraison, la bizarrerie, autant de monstres qui ne sauraient plaire à l'homme de goût. Celui-ci ne va-t-il pas jusqu'à tenir parfois pour suspect le génie lui-même ? Et les Grecs anciens sont ses maîtres, qui sculptèrent la Vénus de Cnide et le Jupiter d'Otricoli, qui bâtirent les temples de Pestum et de Sicile.
Parbleu ! nous sommes loin d'un tel idéal aujourd’hui, en France. Nous avons même beaucoup dégénéré, semble-t-il, artistiquement au moins. Nos machines ronflent, nos automobiles sévissent, notre assistance publique et nos grèves sont organisées avec un soin jaloux ; mais notre goût national, où donc en est-il ?… On se proclame volontiers dédaigneux du passé, impatient de toute discipline : plus d'un créateur d'art prétend être un primitif comme Giotto, ou comme Vendredi, le compagnon de Robinson Crusoé. En littérature, la crise romantique, encore que salutaire à quelques points de vue, nous a certainement mis en péril ; des « écritures artistes » et autres niaiseries faillirent même ensuite nous rejeter en enfance… N’ïmporte ! Il fut un temps où nous donnâmes au monde des modèles d'une beauté à peu près parfaite. Et il fut précisément un art, parmi tous les autres, où, durant un demi-siècle, notre goût souverain n'engendra presque sans exception que des chefs-d'œuvre : je veux dire l'architecture, pendant la première partie du XVIe siècle.
Marcel Boulenger, Lettres de Chantilly. Paris 1907